En Allemagne, l’ONG Nature And Biodiversity conservation Union (NABU), a commandé une étude qui pose la question de l’avenir des usines d’incinération des déchets, dans un pays possédant une forte capacité d’incinération. L’objet de l’étude : est-il vraiment possible et compatible de dépenser des milliards d’euros pour moderniser et augmenter la capacité d’incinération des usines et, en même temps, prendre des mesures politiques favorables à la réduction des déchets et à l’économie circulaire ? Etude intéressante, à l’heure où la France va également devoir faire des choix.
En Allemagne, des capacités d’incinération en constante augmentation
Entre 2009 et 2019, si le nombre d’usines d’incinération d’ordures ménagères a baissé de 69 à 66 en Allemagne, la capacité totale d’incinération a pourtant augmenté de 18,6 millions de tonnes à 20,6 millions de tonnes. En parallèle, le nombre d’installations d’incinération des combustibles solides de récupération (CSR) a augmenté de 20 à 32, passant d’une capacité de combustion de résidus de déchets de 2,2 millions de tonnes à 5,8 millions de tonnes.
Si l’on additionne les deux, ces dix dernières années la capacité totale d’incinération de déchets en Allemagne a donc déjà augmenté de 25%, passant de 20,8 millions de tonnes à 26,5 millions de tonnes par an.
Malgré ce bilan, l’Allemagne prévoit tout de même d’augmenter encore cette capacité d’ici 2025 (pour atteindre 27,5 millions de tonnes) alors que, dans le même temps, elle se dote d’objectifs politiques en matière de prévention et gestion circulaire des déchets, pouvant mener, au contraire, à une baisse significative des besoins en capacité d’incinération.
Plusieurs scénarios étudiés pour réduire les déchets et donc l’incinération
Le 1er scénario fait l’hypothèse d’une simple application de la législation allemande telle qu’actuellement rédigée. Il démontre que les capacités d’incinération pourraient être réduites de plus de 5 millions de tonnes, soit 20% de la capacité totale actuelle.
Pour cela, les auteurs prennent en compte notamment : la collecte séparée des biodéchets des ménages, et des parcs et jardins, inscrite comme obligatoire dans la législation allemande depuis 2015. Elle aurait un potentiel de réduction de 3,7 millions de tonnes par an si elle était réellement appliquée.
La loi sur les emballages entrée en vigueur début 2019 permettrait également de diminuer d’environ 250 000 tonnes par an la quantité de déchets destinés à être incinérés. Elle fixe des quotas de recyclage d’emballages en plastique, matériaux composites, aluminium et métal. Par exemple, elle fixe pour les emballages plastiques un objectif de recyclage de 63 % d’ici 2023.
Enfin, l’ordonnance sur les déchets d’activités économiques de 2017, en fixant un objectif de 30 % de recyclage de ces déchets envoyés par les producteurs et détenteurs à des installations de prétraitement (sauf s’ils sont en capacité de conserver séparément 90 % de leurs déchets), pourrait éviter cette fois au moins 1,4 millions de tonnes par an.
Le 2ème scénario prend en compte l’application de la législation existante, plus deux mesures supplémentaires. Il s’agirait d’une part, en complément du scénario 1, de développer à échelle nationale un bac de recyclage pour les emballages plastiques et métalliques, associé à une politique de tarification incitative, et des campagnes de sensibilisation ambitieuses. Et, d’autre part, de massifier le réemploi et le recyclage des déchets encombrants en améliorant leur collecte et valorisation.
Cela permettrait de réduire les capacités d’incinération de 7 millions de tonnes, soit 25% de la capacité totale actuelle.
Enfin, le 3ème scénario, est celui d’une transition vers une économie circulaire ambitieuse. Il démontre cette fois qu’il serait possible de réduire les capacités d’incinération de 9 millions de tonnes, soit plus d’un tiers de la capacité actuelle si, en plus des mesures présentées dans les scénarios précédents, un vaste plan de prévention des déchets était développé.
Ce scénario recommande des actions de grande envergure tant à l’échelle locale qu’à l’échelle nationale. Il s’agirait de mettre l’accent sur la prévention, en créant des campagnes de sensibilisation, en promouvant le réemploi, et en encourageant la création de nouveaux services tels que la mutualisation. Cela pourrait se matérialiser par des politiques à échelle régionales en faveur de la consigne pour réemploi non seulement sur les boissons, mais également pour des articles du secteur de la restauration et autres articles non alimentaires. Ainsi que créer des lieux tels que des ressourceries, ou des ateliers de réparation.
Pour le moment, le gouvernement allemand prévoit de moderniser les usines d’incinération pour en augmenter la capacité nationale totale à 27,6 millions de tonnes par an en 2025 (contre 26.5 millions de tonnes par an actuellement). Or, les 3 scénarios expliqués ci-dessus permettent de conclure que ces prévisions, rien qu’au regard de la législation actuelle (scénario 1) semblent surestimées. Et que, avec la mise en place de politiques publiques de prévention et de réemploi ambitieuses (scénarios 2 et 3), il serait possible de baisser significativement les besoins en incinération.
Eviter d’incinérer permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre
Limiter l’incinération permet aussi de réduire l’impact sur le climat. C’est ce que confirme l’étude commandée par la NABU, qui détaille les réductions des émissions de gaz à effet de serre liées à chacun des trois scénarios.
Il est important de rappeler que l’incinération contribue aux émissions de gaz à effet de serre et ce, même si des dispositifs de valorisation énergétique sous forme d’électricité ou de chaleur liée à la combustion des déchets sont mis en place.
Si la “valorisation énergétique” consiste à récupérer l’énergie fatale (la chaleur liée à la combustion des déchets par exemple), elle ne devrait en aucun cas devenir une alternative systématique aux énergies fossiles. D’une part car elle crée une relation de dépendance des communes à la production de déchets et, d’autre part, car elle n’est que le 4ème échelon de la hiérarchie de traitement des déchets, selon la Directive européenne n° 2008/98/CE du 19/11/08.
Ainsi, l’étude estime que le 1er scénario pourrait contribuer à un objectif de réduction de CO2 de 3,6 millions de tonnes par an, le 2ème scénario d’au moins 8 millions de tonnes par an, et le 3ème de plus de 8 millions de tonnes par an. Un potentiel énorme, sachant que 1 tonnes de CO2 correspond environ à un aller-retour Paris New-York.
En France, la question se pose également
L’étude de NABU est donc particulièrement intéressante, dans un pays souvent cité en référence par les thuriféraires de l’incinération, lesquels considèrent que cette technologie serait compatible avec une économie circulaire. En Allemagne aussi, des investissements lourds en faveur de l’incinération sont donc identifiés comme des freins à la prévention. En France, cette concurrence des filières est prégnante, dans un contexte où le parc d’incinération est vieillissant et a vocation à être renouvelé dans les prochaines années. Pour chaque modernisation / réhabilitation d’installation, se pose donc la question de la capacité d’incinération, dans la mesure où la réponse à cette interrogation oriente la politique d’un territoire pour plusieurs décennies. En outre, la réglementation française est assez similaire à celle de l’Allemagne, en ce que la loi de transition énergétique de 2015 et la loi anti-gaspillage de 2020 ont renforcé les obligations liées à la prévention des déchets, à la gestion séparée des biodéchets, au tri en entreprise, ou encore à l’éco-conception des produits.
En 2017, l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie préconisait déjà, plutôt qu’une augmentation des capacités d’incinération, de travailler sur la mutualisation des moyens entre collectivités territoriales tout en accélérant les mesures de prévention et de réemploi pour réduire les ordures ménagères et résiduelles, entre autres.
Dans un dossier emblématique (projet Ivry-Paris XIII du Syctom en Île-de-France), Zero Waste France et le Collectif 3R avaient présenté en 2015 et 2018, un scénario alternatif à la reconstruction de l’incinérateur, baptisé “Plan B’OM” pour “Baisse des Ordures Ménagères”. Ce plan détaille comment, en mettant la priorité sur 5 chantiers à savoir le tri à la source des biodéchets, les flux papier-carton, le plastique, les autres recyclables et les déchets des collectivités, il serait possible de faire suffisamment baisser la production de déchets pour éviter la reconstruction de cette usine. De plus, les actions détaillées dans le Plan B’OM permettraient de créer 23% d’emplois de plus que dans le scénario de reconstruction de l’incinérateur d’ici 2023, et 61% de plus d’ici 2030.
En Allemagne comme en France, c’est donc l’heure des choix.



